Être électrosensible : perte de jouissance de la vie

par Hélène Vadeboncoeur, 17 juin 2016

Lorsqu’on devient électrosensible, une perte de jouissance de la vie en résulte immanquablement. Tenez par exemple, ce qui se passe pour moi tôt ce matin. Il est 5 heures. Je me réveille avec un mal de tête. D’où vient-il ? Cela fait au moins deux jours que je ne suis pas sortie de ma maison ni de ma cour!  Ah ! Je sais, je me suis baignée hier soir. Une longue et jouissive baignade de 30-40 minutes dans le lac près duquel j’habite. Un des grands plaisirs de ma vie et ce, depuis que je suis toute petite, et que je passais des heures dans l’eau de la rivière l’été. Pourquoi la baignade me donne-t-elle mal à la tête ? Eh bien, il se trouve que les ondes transportées par l’antenne Internet de mon fournisseur aller-retour jusqu’aux antennes situées sur les maisons tout autour du lac pourraient y être pour quelque chose. Et celles des compteurs intelligents installés depuis deux ans sur toutes les maisons, aussi. Je le sais, j’ai mesuré les niveaux de radiofréquences sur le lac, après avoir éprouvé quelques malaises en étant sur l’eau ou sur le lac gelé – durant l’hiver à pied et l’été en bateau. Or on sait que l’eau est un conducteur. J’habite près de ce lac depuis plus de 10 ans, mais ce n’est que depuis quelques années que j’ai mal à la tête suite à mes baignades. Uniquement près de l’antenne située sur un grand pin sur ma rive, mon appareil de mesure indique 6 volts par mètre, soit 300 fois plus que ce qu’il indique à l’intérieur de ma maison ou dans ma cour, 0.02 V/m.

Vous me direz que ce n’est pas grand’chose, un mal de tête qui réveille la nuit. Peut-être, mais c’est incommodant. L’insomnie aussi et à la limite, l’insomnie peut s’avérer dangereuse pour la santé, comme les études sur la privation de sommeil l’indiquent. Mais lorsque ce mal de tête douloureux me fait hésiter par moments à me baigner, cela s’additionne à tout ce à quoi je dois  renoncer depuis que je suis devenue électrohypersensible (EHS). Un exemple ? Le 5 juin dernier, dans un restaurant de Montréal, avait lieu un spectacle-bénéfice pour l’organisme humanitaire Médecins du Monde, afin d’aider les femmes immigrantes ou sans papiers à accoucher sans avoir à débourser elles-mêmes les milliers de dollars que l’État ou les spécialistes veulent leur facturer. Eh bien, j’ai acheté deux billets, mais je n’y suis pas allée. J’aurais beaucoup aimé y aller, puisque j’ai œuvré dans le domaine de l’accouchement et des droits des femmes durant plus de trente ans et que j’y aurais sûrement rencontré des gens que j’ai déjà côtoyés. Mais l’idée de passer quelques heures enfermée dans un local où des dizaines de personnes ont leur cellulaire allumé – en plus du Wi-Fi du resto, de celui des bâtiments voisins, des compteurs intelligents – ne me souriait pas. J’ai donc donné mes billets à une amie. Je ne vais presque plus voir de spectacles, pour cette raison. Et je ne suis pas parmi les personnes les plus affectées par les microondes et les radiofréquences.

Ces villes que l’on dit ‘intelligentes’, un geste intelligent ?

Je ne vais presque plus non plus dans la ville située près de l’endroit où j’habite. Car depuis maintenant six ans, la MRC (municipalité régionale de comté) a décidé de couvrir – trois fois plutôt qu’une – le territoire d’antennes permettant à la technologie sans fil de se rendre partout. C’est ainsi que dans un très petit périmètre de la ville, près de magasins où j’allais régulièrement, trois tours ont été érigées, chacune la propriété d’une compagnie différente ! Que ceci augmente inutilement le niveau d’exposition de tous ceux qui y vivent ou y travaillent ne semble déranger personne – ou en tout cas pas les autorités. Pas étonnant dans le cadre de réglementation totalement inadéquate qui existe actuellement ! Jusqu’à l’an dernier, malgré la présence de quelques tours avec antennes, ça allait toujours. Mais il y en a eu d’autres, et en plus de l’ajout d’antennes, la puissance de celles-ci s’est accrue (dixit mon appareil de mesure de radiofréquences il y a un an, puis récemment). Alors je m’abstiens, autant que possible, d’aller y contribuer par mes achats à l’économie locale, comme je le faisais régulièrement depuis mon arrivée dans la région.

J’ai aussi renoncé à voyager hors du Québec, c’est-à-dire à prendre l’avion pour aller à des congrès ou en vacances. Non seulement être dans une ville m’est pénible, mais être dans un aéroport l’est aussi, et ce le serait probablement aussi en avion, puisque des compagnies autorisent maintenant leur clientèle à pitonner sur leurs gadgets électroniques en plein vol. Je dis ‘probablement’ puisque je ne suis pas allée en avion depuis que ce changement est entré en vigueur récemment. Cela a contribué à mettre un terme à mes activités professionnelles. Tout cela s’appelle ‘perte de jouissance de la vie’. Mais ce qui me rend le plus triste, dans tout ça, c’est que je dois espacer mes visites au dernier-né de mes petits-enfants, un beau petit bébé dont les parents résident à Montréal, travail oblige. Cela, j’ai du mal à m’y faire. Mais, comme j’ai pu le constater en rencontrant depuis quelques mois des personnes aux prises avec l’électrohypersenbilité, plusieurs d’entre elles sont vraiment dans des situations très difficiles. J’ai pu le constater suite à la première rencontre québécoise d’un groupe important de personnes EHS qui eut lieu dans ma région en décembre dernier. Contrairement à plusieurs personnes souffrant d’électrosensibilité, je suis en couple, nous avons un revenu suffisant pour vivre, et nous habitons à la campagne dans un bungalow. Vivre dans une maison individuelle réduit l’exposition aux émissions provenant de voisins. Voici la situation d’électrosensibles que j’ai rencontrés ces derniers mois.

Des vies bouleversées[i] par l’accroissement de la technologie sans fil

Une personne oeuvrant auparavant en informatique (j’ai rencontré plusieurs personnes ayant exercé ce métier et qui ont développé une hypersensibilité aux champs électromagnétiques (CEM)) s’est construit il n’y a pas longtemps une petite maison dans laquelle elle se sent bien. Elle l’a construite de façon à éliminer ou à réduire le plus possibles les champs électromagnétiques à l’intérieur. Cependant, toutes ses économies y ont passé. Et cette personne a des symptômes d’EHS dès qu’elle met le pied hors de chez elle, puisque suite à l’installation d’antennes de téléphonie sans fil ou d’Internet dans l’environnement, le CEM ambiant s’est intensifié.

Un notaire déjà atteint du syndrome de fatigue chronique, et maintenant d’électrosensibilité, n’a plus de ‘chez soi’ depuis quelques années. Depuis, il loue une chambre chez l’un et chez l’autre, dans des habitations au champ électromagnétique pas trop intense. Réfugié dans un village où les émissions de radiofréquences étaient jusqu’à récemment tolérables, il a décidé de déménager ailleurs. Il a bien tenté de trouver une maison où habiter seul, peine perdue. Il a de la difficulté à trouver un endroit où il y a peu de microondes.

Une professeure de cégep est devenue électrosensible après avoir changé sa voiture hybride pour un modèle plus récent. Son conjoint l’a quittée, elle a dû se réfugier dans le bois avec ses enfants, dans une cabine vite construite chauffée seulement au bois. Elle vient en ville de temps en temps, pour enseigner. Il faut bien gagner sa vie !

Une autre personne a mis sa maison en vente. Pourtant, cette maison était entièrement blindée pour bloquer l’entrée des radiations non ionisantes (radiofréquences/microondes). Ce n’est pas qu’elle ne l’aime plus, mais il y a maintenant trop de radiofréquences dans la municipalité où elle l’avait achetée. Elle cherche maintenant un terrain dans un des rares endroits au Québec où des compteurs intelligents n’auraient pas été installés, pour le moment du moins, pour s’y construire une mini-maison.

Une autre, thérapeute membre d’un ordre professionnel, ne peut plus mettre le pied dans sa propre cour, depuis qu’une tour de téléphonie cellulaire a surgi à moins de 400 mètres de chez elle. C’est bien simple, si elle y séjourne le moindrement, elle s’évanouit ! Difficile, dans ce cas, de surveiller les enfants qui jouent dehors…

Et une mère de famille de quatre enfants, qui avait réussi à réduire à zéro les émissions électromagnétiques dans sa maison, cherche maintenant un logis en dehors de Montréal. Elle est si atteinte qu’elle ne peut passer plus de quelques minutes en dehors de chez elle, dans cette ville dont le maire s’enorgueillit de l’avoir rendue ‘une île sans fil’. Dehors, elle éprouve au bout d’une vingtaine de minutes des douleurs difficiles à endurer.

Finalement, une femme célibataire, jusque-là gestionnaire, s’est réfugiée dans la forêt, dans une maisonnette chauffée au bois car même l’électricité la rend maintenant malade. Elle n’est pas la seule à avoir fait ce changement drastique et qui mène à l’isolement. En effet, j’ai rencontré deux personnes qui habitent, soit dans leur voiture, soit dans une tente, loin des endroits où les CEMS sont intenses. Ils sont en ‘quête de domicile fixe’ (QDF).

Toutes ces personnes rencontrées ces derniers mois ont dû faire des changements difficiles importants dans leur vie. Renoncer à beaucoup. À leur domicile, souvent à leur travail, au niveau de vie qu’ils avaient avant, et à bien des activités. Certains ont vu leur conjoint-e les quitter (pour ne pas dire les abandonner), et les amis se raréfier. Les choix qu’ils font maintenant – si on peut parler de choix – sont motivés par le goût de ne pas être  malade ou d’atténuer les symptômes ressentis. Car éviter autant que possible d’être à proximité d’appareils sans fil ou de structures de technologie sans fil est la première chose à faire lorsqu’on constate qu’on est devenu-e électrosensible. Lorsque leurs ressources financières ne leur permettent pas d’arrêter de travailler, certains continuent, et ce faisant doivent subir des malaises incapacitants qui résultent de leur exposition aux ondes. D’autres, incapables de travailler à cause des symptômes d’électrosensibilité, se retrouvent sans le sou et vivent maintenant (maigrement) aux crochets de l’État, cet État même qui nie l’existence de liens entre l’exposition aux champs électromagnétiques résultant de la technologie sans fil et des problèmes de santé.

Certains ont aussi la douleur de voir leurs enfants souffrir, depuis que les écoles se sont équipées du Wi-Fi. Un des enfants d’une personne que je connais est ainsi  si atteint qu’il ne peut plus fréquenter l’école, car son cœur s’emballe dangereusement lorsqu’exposé au puissant Wi-Fi scolaire.

L’électrosensibilité: loin d’être une maladie imaginaire

Les exemples que je viens de décrire proviennent tous de gens que j’ai rencontrés personnellement. Et si je n’ai pas connu une personne souffrant d’EHS qui s’est suicidée, j’ai entendu dire qu’il y en a eu. Alors, croyez-vous que l’EHS n’existe que dans l’imagination ? Que c’est psychologique et ne nécessite qu’une bonne thérapie? Pourquoi donc y aurait-il, depuis quelques années, une augmentation du nombre de personnes souffrant de différents malaises, d’inconforts ou de problèmes de santé plus sérieux suite à une exposition à des champs électromagnétiques plus intenses qu’auparavant?  L’électrosensibilité est réelle, elle affecte des gens de tous les milieux. Certains étaient auparavant en parfaite santé, d’autres avaient déjà une maladie. Cela change beaucoup une vie, dans les petites choses comme dans les choses plus importantes et même essentielles, comme le logement, le revenu pour vivre, etc. La vie d’une personne atteinte d’EHS peut vite devenir un véritable enfer, au quotidien, dans notre société envahie par la technologie sans fil. Vous aimeriez, vous, vivre quotidiennement des situations que vous ne pouvez éviter qui vous donnent mal à la tête, de l’insomnie, des démangeaisons, des étourdissements, des palpitations cardiaques, de l’oppression respiratoire (alouette… le menu est large et certains symptômes sont sérieux) ? L’électrosensibilité entraîne non seulement son lot de problèmes de santé, mais aussi une perte de jouissance de la vie et, souvent, des difficultés énormes telle l’impossibilité de se trouver un lieu adéquat pour vivre (surtout en ville), une perte de revenu inquiétante, un isolement croissant.

[i] Certains détails ont été changés pour préserver l’anonymat. Mais tout ce qui est écrit dans cette section s’est réellement passé.

[ii] Même si je me sers encore de mon ordinateur – qui a été durant 30 ans mon principal outil de travail – j’ai dû réduire considérablement le temps que j’y consacre, une autre perte de jouissance de la vie !